Regardez longtemps, et le fruit cesse d’être un fruit pour devenir une question. Si l’image avait une voix, elle dirait ceci : « Dans une rue colorée, une banane majestueuse rêve de croisières ensoleillées, se moquant des voitures figées et des ombres en suspens. » Tout, dans ce cadre, concourt à la même impression de suspension.
La solitude du fruit n’a rien de triste : elle a la dignité des choses qui se suffisent. Autour, le vide fait office de cadre, et ce vide, loin d’écraser, élève. On comprend que la banane n’attend personne ; elle est déjà au rendez-vous d’elle-même.
On pourrait parler de nature morte, mais ce serait mentir : ici, tout respire. Le fruit, l’air, la lumière, l’ombre elle-même ont une pulsation lente. C’est une nature vivante qui joue à faire semblant d’être immobile, et qui n’y parvient pas tout à fait.
Il y a, dans la manière dont la scène tient ensemble, une science discrète de l’équilibre. Rien ne pèse, rien ne tombe, tout flotte dans une apesanteur du sentiment. On pense à ces rêves où l’on avance sans effort, où les lois habituelles se desserrent, où un fruit peut devenir un astre et une ombre un océan. L’image ne demande pas qu’on y croie ; elle demande seulement qu’on la laisse exister, le temps d’un regard, comme on laisse exister une mélodie entendue dans une rue et qu’on ne retrouvera jamais.
Demain, une autre image prendra sa place. Mais celle-ci, discrètement, aura laissé une empreinte, comme un parfum sur un vêtement rangé.

